C'est ce dernier cas dont je vais parler maintenant par le biais du témoignage de Révérien Rurangwa dans son livre Génocidé.

Comme en témoigne la couverture, Révérien Rurangwa a vécu le génocide du Rwanda et en est ressorti vivant. Ou plutôt, il en est ressorti mort-vivant. C'est à un discours profondément touchant, troublant, poignant et même choquant auquel nous avons droit dans cet ouvrage (sans quoi je n'aurais pas connaissance du génocide des Khmers).
Il ne nous cache rien même les vérités les plus dures à accepter, qu'elles touchent à la morale ou aux violences physiques que le peuple Hutu a pu faire subir aux siens. Il est à n'en pas douter que la couverture, après lecture de l'ouvrage, ne reflète que peu l'incroyable défigurement qu'a subi M. Rurangwa (et c'est à vrai dire tant mieux). Son témoignage se sépare en deux parties à peu près égales:
Tout d'abord, il s'essaie à montrer le basculement de ce qu'il considérait être un paradis sur Terre à l'enfer qu'il a vécu. Ses propos sont simples, ce sont ceux d'un enfant qui a perdu sa croyance en Dieu. Pourtant, ce sont des propos très durs à lire. Il nous fait revivre comme si on y était la fin d'une vie. Toute sa famille fut tuée sous ses yeux. La description de son état est presque insoutenable: il n'hésite pas à nous parler de son nez, au bout pendant après avoir été presque coupé en deux, de son œil arraché et du moignon avec lequel il vit désormais. Cette horreur est d'autant plus incroyable que l'exposition de ses meurtriers en train de parier sur sa durée de vie, de se moquer de lui paraît inconcevable. Pire encore, l'ignorance des grands pays occidentaux clamant ironiquement au même moment leur 'plus jamais ça!', la fuite des représentants religieux, qui avaient pourtant le pouvoir de protéger son peuple, ne laissent pas indifférent.
Vient l'après-génocide. Comment vivre quand on est désormais seul? dans la peur qu'un Hutu le reconnaisse et finisse le 'travail?' Comment accepter sa nouvelle apparence? Comment croire encore en Dieu quand il a ignoré les appels incessants de votre mère? Après une première partie où règne la souffrance, la seconde laisse place aux réflexions de Révérien Rurangwa. Il est clair que cet homme est désormais perturbé, déterminé à vivre avec l'espoir que le sang de sa famille ne disparaisse pas mais surtout hanté par son passé. C'est la rencontre de Luc Dupraz et d'autres survivants au génocide qui lui permet d'avancer, de ne pas choisir la voie du suicide. Il finit le récit de son histoire sur Dieu, ce Dieu en qui tout Rwandais croyait profondément, ce Dieu qui les avait abandonnés, ce Dieu à qui il demandait, en réalité, des comptes.

Génocidé, évidemment, est loin de ses ouvrages qu'on lit pour se divertir. Il permet de comprendre un peu mieux les évènements auxquels ont pu être confrontés les Rwandais en 1994 et leurs conséquences. Il se lit assez rapidement, y consacrer deux heures est suffisant, mais nécessite de ne pas être sensible quand on sait les réalités décrites par Révérien Rurangwa. Évidemment, c'est aussi un moyen de rappeler que le génocide des Juifs est loin d'être le seul évènement marquant du siècle passé. Sans vouloir faire de moral, le devoir de mémoire est à appliquer dans un cas comme dans l'autre et Génocidé le rappelle comme il se doit.