Intrigué par cette couverture bien sombre, la lecture commence et si la surprise n'a pas concerné la qualité de l'oeuvre, son genre est terriblement poignant, perturbant même pétrifiant. Le "public averti" assigné à l'édition française est justifiée:
Le champ de l'arc-en-ciel est narré comme aime le faire Inio Asano, on suit l'histoire à travers le point de vue et les souvenirs de plusieurs personnages tous plus ou moins liés. Ils sont ici nombreux et ont tous leur part d'ombre, répugnante sans aucun doute. Leurs sentiments sont montrés crument, sans aucun détour même dans leur intimité.
Le rêve fait parti intégrante de l'histoire rendant la narration fragile, c'est au lecteur de parvenir à faire la distinction entre rêves et réalité. Cette fragilité est accentuée par les non-dits fréquents, la lecture nécessite une attention particulière, la relecture est indispensable. Les mots ne sont pas seuls maîtres de l'histoire, une planche, une case peuvent laisser entendre beaucoup plus de choses. Être capable de lier les différents évènements de ce qui n'est finalement qu'un incroyable puzzle.

Haine et souvenirs sont au cœur de l'histoire. Le premier sentiment est magnifiquement retranscrit par Inio Asano. Son trait graphique empli de réalisme, qui n'exagère pas sur les expressions mais s'inspire de notre réelle anatomie, sert parfaitement l'histoire. En effet, il vient magnifier l'horreur des évènements. Entre obscénités et violences en tout genre, souvent politiquement incorrectes, le réalisme de son trait permet au lecteur de s'identifier aux personnages et de parvenir à ressentir le dégoût, la haine qu'on ressentirait à leur place. Ce n'est pas sans petit sursaut lié à ces émotions que se passe la lecture. De nombreuses fois, reprendre son souffle est nécessaire avant de continuer sa lecture face à ce que l'auteur ose dessiner sans le moindre complexe.
Pour autant, son trait ne sert pas qu'à peigner des horreurs. Les paysages urbains, les plans de ciel, le travail de la lumière sont autant de choses qu'Inio Asano sait dessiner d'une main de maître. Devant certaines planches, on ne peut qu'être émerveillé et s'amuser à analyser les moindres détails de celle-ci. Parfois, on se demanderait même s'il n'a pas osé imprimé incruster ses personnages sur des photos.

Le champ de l'arc-en-ciel est un thriller terriblement efficace et bien mené. Diverses interprétations sont à priori possibles, quel qu'elle soit, il paraît difficile d'échapper à une relecture tant la narration est volontairement troublante.
Finalement, cette œuvre est juste fascinante, quand bien même elle est perturbante, elle vaut le détour.
Inio Asano a encore frappé.